Des briques géantes, des foulards en réserve, et 45 minutes de respiration
Travailler en accueil collectif, c’est parfois chercher son souffle toute la journée. Conflits à gérer, enfants qui débordent, activité à animer, répéter les règles, journée qui file sans qu’on ait l’impression d’avoir vraiment été là. Et si le problème n’était pas les enfants, ni vous, mais la façon dont on se représente ce que chacun peut faire ?

Le triporteur épuise. Le vélo-bus, non.
Imaginez un triporteur. Les enfants sont dans la nacelle. Les professionnelles pédalent. Pour tout le monde. Toute la journée.
C’est un véhicule qui fonctionne. Mais personne n’y respire vraiment. Pas les enfants, qui n’ont aucune prise sur ce qui se passe. Pas les professionnelles, qui rattrapent, régulent, courent après les conséquences d’un accueil qui n’a pas été pensé pour accueillir la vie.
Sur un vélo-bus, chaque membre du groupe a une place, une selle, des pédales. Pas le même rythme, pas la même force. Mais chacun contribue au mouvement. Même le plus petit. Même celui qui vient d’arriver.
Ce n’est pas une image idéale. C’est une façon différente de regarder qui est dans le groupe.
Ce matin-là, j’étais remplaçante
Cinq enfants de 1 à 2 ans. Une salle de sieste vide. Des briques géantes. C’est tout ce qu’il y avait.
En quelques minutes, les enfants ont trouvé l’escalier tout seuls. L’un monte, saute. Un autre monte, saute. Puis Camille encastre une brique au sommet. Sacha l’imite. Charlie aussi.
Puis Sacha détruit l’escalier, s’assied sur les briques restées assemblées et dit : « Moto. » Il pousse avec ses pieds. Rien ne bouge. Il recommence. Toujours rien.
J’avais pris des foulards en réserve, au cas où. J’ai pensé : si je glisse un foulard sous les briques, elles pourraient glisser sur le sol. Je me suis approchée de Sacha et lui ai demandé : « Je te propose de mettre des roues à ta moto. Est-ce que je peux la soulever pour glisser le foulard dessous ? »
Sacha m’a dit : « oui », il s’est levé. J’ai glissé le foulard sous les briques. Il est remonté sur sa moto, a poussé avec ses pieds. La moto a avancé.
Les autres ont regardé. Chacun a construit sa moto. Chacun m’a demandé un foulard. Puis Camille s’est placée derrière Sacha et a poussé.
Pendant 45 minutes, cinq enfants de 1 à 2 ans ont exploré ce matériel. Les explorations se sont transformées d’elles-mêmes. À la fin, Elie sautait par-dessus sa moto.
Moi, pendant ces 45 minutes, j’étais présente. Vivante. Touchée par ce que Sacha, Camille, Elie inventaient, par leur façon de créer ensemble, d’imaginer, de se réguler. Pas inactive. Nourrie.
Zéro épuisement. Quelques petites médiations. Je suis ressortie de ces 45 minutes avec une énergie renouvelée.
Changer de regard sur l’enfant
Il y a quelque chose qu’on sous-estime souvent : un enfant de 1 an, de 6 mois, comprend. Il perçoit, il expérimente, il communique, il s’adapte. Il fait sa part, à sa mesure. Il a des compétences que la nacelle du triporteur ne lui permet pas d’utiliser, que le regard des adultes ne lui permet pas de mobiliser.
Sacha avait 2 ans quand sa moto ne bougeait pas. Il n’a pas crié, n’a pas frappé, n’a pas demandé à l’adulte de résoudre. Il a essayé. Plusieurs fois. Il cherchait une solution. Il faisait sa part.
Quand je lui ai proposé les roues, je n’ai pas pris en charge sa moto. Je lui ai apporté ma compétence d’adulte, au bon moment, de façon ajustée. Et lui m’a laissé entrer dans son jeu. C’était un échange entre deux membres du groupe qui avaient chacun quelque chose à apporter.
Ce regard change tout. Pas parce qu’il rend les journées parfaites. Mais parce qu’il redistribue ce que chacun porte. Parce qu’il permet à l’enfant de mobiliser l’entièreté de ses compétences, d’être reconnu dans sa personne entière.
Quand on pense que l’enfant est un passager à transporter, on pédale pour lui. Quand on reconnaît qu’il est un membre du groupe avec sa propre force vitale, on avance ensemble.
La respiration n’est pas un luxe. C’est un signe.
Ces 45 minutes de tranquillité n’étaient pas le fruit du hasard. Elles tenaient à trois choses précises.
Un espace pensé, même minimal. Des briques géantes dans une salle vide suffisaient. L’environnement avait été préparé pour que les enfants puissent explorer sans avoir besoin de moi. L’aménagement posait le cadre à lui seul. Pas besoin de répéter les règles : l’espace les portait.
Une posture consciente. J’étais présente, pas en retrait. J’observais, j’étayais au bon moment, j’apportais mes compétences quand elles servaient quelque chose. J’ai même testé une moto vide, parce que pourquoi pas. Quand on fait comme les enfants, on comprend ce qu’ils mobilisent. C’est l’un des moyens les plus directs d’être vraiment avec eux.
Et une vision juste de qui était dans la pièce. Cinq enfants capables. Cinq membres du groupe qui pouvaient faire leur part.
Quand ces trois éléments sont réunis, quelque chose se libère. Les enfants s’inventent, se régulent, avancent. Et l’adulte peut souffler. Vraiment.
Ce n’est pas du jeu libre laissé à lui-même. C’est la différence entre un temps qui épuise et un temps qui nourrit chaque membre du groupe.
Des briques géantes. Des foulards en réserve. Et 45 minutes de respiration.
L’accueil collectif est une histoire d’équilibre.
Agréable et lumineuse journée à Vous.