Une dînette, une piscine à balles, et une belle journée ordinaire
Une dînette, une piscine à balles, et une belle journée ordinaire
Sur le vélo-bus, chacun a une selle. Chacun a des pédales. Mais une selle trop haute, un guidon mal réglé, une pédale qui manque, et l’enfant ne peut plus avancer avec les autres. Il se crispe. Il tombe. Il pousse dans le vide. Et l’équilibre en est impacté, le vélo-bus ralentit, tangue, les adultes tentent de maintenir l’équilibre au prix d’efforts importants, sans y parvenir.
Ce qui fait tenir le vélo-bus, ce n’est pas la bonne volonté de chacun. C’est que chacun puisse satisfaire ce dont il a besoin, avec les moyens mis à sa disposition.

L’équilibre a une base
L’équilibre n’est pas un état figé. Il bouge, il se réajuste, il se reconstruit à chaque instant de la journée. Mais il tient sur quelque chose de très concret : la possibilité, pour chaque personne du groupe, de satisfaire ses besoins.
Un enfant dont un besoin n’est pas nourri perd son équilibre. Et un enfant déséquilibré, cela se voit tout de suite dans un groupe. Il cherche à se stabiliser autrement. Il mord, il pleure, il se replie, il teste les limites, il réclame l’adulte en continu. Ce n’est pas un enfant difficile. C’est un enfant qui n’a pas trouvé où poser son pied.
C’est pour cela que je concentre mon travail là. Pas sur des activités à proposer. Pas sur des règles à répéter. Sur les conditions qui permettent à chacun, enfant comme professionnelle, de satisfaire ce qui lui est nécessaire pour tenir debout dans le groupe.
La différence entre un besoin et une envie
On confond souvent les deux. Une envie se reporte sans dommage. Un besoin, lui, est un signal : il traverse le corps ou l’esprit, et réclame une réponse immédiate, avant que l’inconfort grandisse.
Un besoin se lit, surtout chez le jeune enfant : dans une posture qui se ferme, dans une énergie qui monte, dans un jeu qui tourne en rond, dans une colère qui semble disproportionnée. La fatigue, l’agitation, le repli sont des messages à décoder.
Il y a les besoins qui tiennent le corps en vie : boire, manger, dormir, bouger. Et il y a les besoins qui tiennent la personne en équilibre et motivée : se sentir aimé tel qu’il est, se sentir reconnu dans ses compétences, dans ses opinions, dans ses engagements, avoir des contacts légers, relever des challenges très courts, être entouré par une harmonie sensorielle, pouvoir être seul au calme, évoluer dans un environnement structuré dans le temps.
Ces deuxièmes besoins sont moins visibles. Et pourtant, ce sont eux qui tiennent le groupe stable : un enfant reconnu dans ce qu’il est et ce qu’il fait, entouré d’une ambiance sensorielle juste, avec ses moments de calme et ses moments de contact, avance avec assurance dans le groupe. Proposer un environnement qui offre ces ingrédients, c’est construire l’équilibre de chaque membre du groupe.
Relisez cette liste en pensant à votre dernière journée de travail. Le moment où vous avez soufflé, c’était peut-être une collègue qui vous a dit merci pour ce que vous veniez de faire. Le moment où vous avez serré les dents, c’était peut-être ce brouhaha qui n’en finissait plus, ou cette journée entière sans un instant pour vous, seule. Ces besoins-là ne concernent pas que les enfants. Ils sont dans la salle avec vous, du matin au soir.
Accompagner un besoin, ce n’est pas le deviner à sa place
En laissant les enfants naviguer dans l’espace, je suis libre. Libre d’échanger avec l’un, de médier un conflit entre deux autres, de verbaliser l’émotion qui monte chez un troisième. C’est ça qui me permet de rééquilibrer le vélo-bus lorsqu’un membre fatigue : pas une théorie compliquée, des outils simples et bougrement efficaces. Le message-je. L’écoute active. La résolution de conflit gagnant-gagnant.
Une fois qu’on a repéré le signal, il reste à y répondre sans écraser la personne qui l’exprime.
L’écoute active sert à ça : accueillir ce que l’enfant ou la professionnelle traverse, sans se précipiter pour résoudre à sa place. Souvent, être entendu suffit à retrouver son équilibre seul.
Le message-je sert à ça aussi, dans l’autre sens : dire ce que l’on ressent sans accuser. « Je me sens débordée quand le bruit monte » plutôt que « vous faites trop de bruit ». Cela permet de poser son propre besoin sans fermer l’autre.
Et quand deux besoins se heurtent, ce n’est pas un problème à trancher vite. C’est un moment à traverser ensemble, pour trouver une réponse où personne ne perd complètement son équilibre au profit de l’autre.
Aménager pour que chacun trouve sa place
Le reste se joue dans la salle et dans l’organisation de la journée.
J’aménage les espaces pour qu’ils accueillent de petits groupes, jamais un seul grand espace ouvert où tout le monde se croise sans repère. Et je laisse les enfants naviguer comme ils le souhaitent d’un espace à l’autre.
Hier matin, les enfants évoluaient comme à leur habitude dans la salle. Un groupe de quatre enfants s’affairait autour de la piscine à balles et des modules, construisant une maison, y déposant des balles une à une. Trois enfants, assis autour d’une table, remplissaient des gobelets de sable kinétique. À l’espace dînette, Camille, deux ans et trois mois, préparait un repas. Seul. Calme.
Cinq minutes plus tard, Camille a quitté la dînette. Il a rejoint les constructeurs de la maison, et s’est glissé dans leur jeu.
Personne ne l’a poussé à sortir de sa solitude. Personne ne l’a laissé s’y enfermer non plus. L’espace lui a simplement permis les deux, au moment où il en avait besoin.
C’est ça, prendre soin des besoins. Ce n’est pas deviner ce qu’il faut à chacun et le lui apporter sur un plateau. C’est organiser le groupe, la salle, la journée, pour que chacun ait les moyens de satisfaire les siens, avec ce qui est disponible autour de lui.
L’accueil collectif est une histoire d’équilibre.
Agréable et lumineuse journée à Vous.